RDC/Propos de P. Kagame sur la non existence des crimes commis par les troupes rwandaises dans l’est de la RDC, Aimé Gata adresse une lettre ouverte aux congolais

RDC/Propos de P. Kagame sur la non existence des crimes commis par les troupes rwandaises dans l’est de la RDC, Aimé Gata adresse une lettre ouverte aux congolais

20 mai 2021 0 Par Grandjournalcd.net

Mes très chers compatriotes,

Les dernières déclarations du Président rwandais Paul Kagame sur France 24 – ou du moins les réactions vives et intenses des congolais contre cette interview – me forcent à sortir de ma tanière pour donner aussi mon point de vue.  

Premièrement, j’ai lu et suivi avec grand intérêt nombre de réactions de quelques compatriotes ces deux derniers jours. Presque tous se disent être choqués et protestent énergiquement contre les propos tenus par monsieur Kagame, niant qu’il n’y a jamais eu des morts au Congo du fait de son régime et que le Rapport mapping du groupe d’experts des Nations unies n’est qu’un tissu des mensonges. Je comprends la colère de mes compatriotes qui ont réagi vigoureusement. Je m’associe à leurs cris et je partage leur exaspération.

Ceci étant dit, moi, personnellement, je n’attends rien du président rwandais. Je ne pense même pas un seul instant qu’il dira la vérité sur sa responsabilité quant la guerre et aux massacres qui se sont déroulés dans la partie Est de notre pays. Je n’attends pas non plus qu’il fasse un jour l’apologie du rapport Mapping. Toutefois, pourquoi le ferait-il dès lors qu’il sait que c’est contre ses intérêts ?  Et pourquoi aurait-il peur de parler de nous avec légèreté comme il l’a fait alors qu’il sait que nous sommes un pays affaibli, avec des décideurs qui sont souvent en désaccord, loin de l’unité nationale que l’on peut espérer ? 

Voilà pourquoi, de toutes les réactions que j’ai vues, j’ai particulièrement aimé celle du journaliste Israël Mutala (sur sa page facebook). Ce dernier, sans déconsidérer l’émotion, l’indignation et la colère justifiées de la majorité de nos compatriotes, a eu des mots justes pour décrire ce qui se passe. Il a été parmi les rares à comprendre que l’arrogance et le mépris de monsieur Paul Kagame envers notre peuple et nos martyrs sont d’abord et avant tout le fruit de notre faiblesse. Tant que nous serons faibles, nous subirons toujours le même mépris, pas seulement de la part de Paul Kagame d’ailleurs. Ainsi, en lieu et place de pleurnicher (le terme vient de moi) ce compatriote journaliste dit que nous devons plutôt travailler à notre grandeur et au renforcement des capacités de nos forces armées « pour renverser les rapports des forces dans la région des Grands Lacs ».

Je suis d’autant plus d’accord avec monsieur Mutala qu’il conclut en nous invitant d’être « mille fois plus sévère envers nos dirigeants car c’est à eux qu’incombe la charge de restaurer notre fierté nationale ». 
 
Mes très chers compatriotes,

C’est peut-être dur à entendre mais, dans l’échelle des valeurs, je préfère cette posture de monsieur Mutala qui nous ouvre les yeux sur notre responsabilité que celle de la colère, de l’indignation et de la contestation doublée d’une approche victimaire qui se répand dans nos réseaux sociaux et dans certains médias.

À mon corps défendant, j’ai compris que nos dénonciations et nos colères (légitimes) contre Paul Kagame (j’évite sciemment de parler du Rwanda car je sais que tous les rwandais ne partagent pas les actions de son régime) ne changeront rien. Cela fait plus de 20 ans qu’on fait la même chose et les résultats en notre faveur tardent à arriver.
Nous devons plutôt changer notre paradigme de combat. Nous avons trop intériorisé le fait que nous devons toujours dénoncer pour montrer à la face du monde que Kagame est un monstre qui a contribué aux massacres et aux viols des millions des congolais(ses). Cette affirmation est certes vraie. Les faits sont là, les témoins existent et les victimes demandent justice. Kagame ne saurait effacer tous les crimes perpétrés par ses troupes ou par des rébellions soutenues par son régime notamment à Mugunga, Kisangani, Kitona, Makobola, Kasika, Tingi-Tingi et ailleurs. Mais, comme nous l’avons vu ces vingt dernières années, le crier haut et fort ainsi que sur tous les toits n’a pas avancé notre cause. La seule façon de changer les choses et de renverser la tendance c’est de trouver l’équilibre entre les dénonciations et le travail sur nous-même.

De plus, avec ce paradigme victimaire basé sur la dénonciation du Rwanda, nous nous moquons un peu de nous-même, parce que, sans le savoir, nous mettons entre les mains de Kagame le devoir de raconter notre histoire. C’est comme si nous devons dépendre de lui pour que nos morts, nos martyrs soient reconnus, respectés et célébrés. Pourtant, nous n’avons que faire de ses déclarations, négationnistes soient-elles. Tout ce qui devrait nous préoccuper c’est de travailler à notre vérité et l’imposer jusqu’à ce que les coupables payent un jour. Travailler surtout pour lui montrer que nous sommes plus dans la posture d’être ses victimes.

Quelque part, c’est ce qu’a fait le docteur Denis Mukwege. S’il avait fui son hôpital de Panzi ou s’il s’était contenté seulement de dénoncer ces viols autours de lui, il ne serait sûrement pas devenu ce prix Nobel de la paix qui nous couvre d’autant de fierté. Il a refusé d’être victime. Il a réparé ces femmes violées et se bat jusqu’à aujourd’hui pour les reconstruire physiquement et psychologiquement afin qu’elles essayent tant bien que mal d’avancer et qu’elles ne se sentent plus victimes. C’est ce travail de qualité et ce Congo de l’honneur reconnu sur le plan international qui agace monsieur Kagame. C’est non sans raison qu’il s’attaque au docteur Denis Mukwege. Il le fait parce qu’il a senti en notre prix Nobel de la paix le sens de l’honneur et de la résilience. Il est tellement habitué aux congolais sans personnalité que Dénis Mukwege l’intrigue. Si nous nous départissions de notre approche victimaire et que nous devenions tous des Denis Mukwege chacun dans son domaine, le Congo finira par se relever et imposer son narratif sur les crimes commis sur notre sol jusqu’à ce que tous les coupables soient punis. J’apporte donc tout mon soutien à l’excellent docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix.

Mes très chers compatriotes,

J’ai parlé de ce que nous pouvons faire individuellement ou dans le cadre de la société civile pour contrer cette guerre médiatique nous lancée par monsieur Paul Kagame et son régime. Mais, qu’en-est-il de l’Etat et des autorités congolaises ?

En réalité, on se résout aux actions louables des individus (comme celles du docteur Denis Mukwege) et des associations parce que notre Etat est faible. En temps normal, c’est aux pouvoirs publics que devrait revenir la tâche de construire une version patriote, consensuelle et officielle de la guerre que nous avons subi dans la partie Est de notre pays.

Je conseille aux gouvernants actuels de bien réfléchir sur la question. Je n’aimerai pas personnaliser mon propos, ni politiser cette affaire. Je n’aimerai pas aussi appeler tel ou tel à réagir. Je trouve que c’est sans intérêt. Parce que, malgré toutes les divergences que nous pouvons avoir sur le plan politique, il est des questions qui demandent un consensus national. Et la question de la guerre de l’Est et de notre rapport avec nos voisins rwandais et ougandais qui nous ont plusieurs fois agressé en est une. Elle demande que les gouvernants réunissent toutes les tendances de la société (j’insiste bien toutes les tendances) pour construire un narratif officiel contre lequel on ne permettra aucune compromission ou négation. Au besoin, on devrait même inscrire dans la loi que toute déclaration négationniste contre les crimes et le génocide commis à l’Est de notre pays soit punie d’une peine de servitude pénale (à définir).

Faute d’avoir un narratif officiel, il ne faut pas s’étonner que Paul Kagame et les autres ne nous prennent pas au sérieux. Par exemple, il est consternant de voir que jusque-là, l’Etat congolais n’a construit aucun Mémorial pour les victimes de ces guerres de l’Est du pays. De plus, il n’y a aucun mécanisme officiel qui nous permet de répertorier ne fût-ce que nos martyrs. Ces compatriotes qui nous ont quittés et qui continuent à mourir de la guerre à l’Est étaient des hommes, des femmes, des pères, des mères, des enfants, des fonctionnaires, des élèves, des professeurs… malheureusement, aucun organe de l’Etat ne sait nous dire comment ils s’appelaient, qui ils étaient. On a effacé leur histoire d’un trait comme s’il s’agissait des mouches. Aucune structure de l’Etat ne sait même nous dire combien de ces compatriotes nous avons perdus. Posez la question à trois congolais, vous aurez trois réponses différentes. Le premier vous dira que nous comptons plus de 6 millions de morts, alors que le deuxième et le troisième vous diront respectivement qu’il s’agit de 8 millions et de 12 millions. Avec un tel manque de sérieux, comment voulez-vous qu’on nous prenne en considération ? Nous nous sommes tellement focalisés sur la tradition des dénonciations tous azimuts que nous avons oublié de construire notre propre version officielle. Vu comme ça, j’ai bien peur, sans le disculper par ailleurs, que Kagame soit devenu notre objet de complainte. Notre coupable bien trouvé qu’on doit citer à chaque fois que nous voulons occulter nos erreurs et nos insuffisances. Et en bon communicant il surfe sur nos insuffisances pour se dédouaner et laver l’image ternie de son régime. A QUI LA FAUTE ?

Je n’en appelle au sens de responsabilité des uns et des autres. Et, au plus haut point, j’interpelle le gouvernement congolais qui doit réagir en urgence sur ces questions afin que nous ayons une version officielle, patriotique et consensuelle de la guerre de l’Est, ce qui va déterminer aussi notre doctrine dans les relations diplomatiques à avoir avec nos voisins. Il n’est plus possible de tergiverser et de naviguer à vue.  
 
Mes salutations patriotiques.

En mon nom personnel,

Aimé GATA-KAMBUDI, Citoyen congolais